Boris Cyrulnik: "L'amour est un état de conscience extrême"
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Pourquoi avez-vous voulu parler d'amour?
Boris Cyrulnik: Parce que les neurosciences confirment aujourd'hui que les liens affectifs ne sont pas de simples petits plaisirs ou des "amourettes" passagères. Ce sont des liens fondamentaux pour notre construction humaine et notre santé psychique. Historiquement, l'amour n'avait pas sa place dans les structures sociales: les femmes, comme le disait Lévi-Strauss, étaient "données", sans qu'on tienne compte de leur personnalité. Leur fonction était de créer des circuits sociaux et de mettre au monde des enfants. Le mot "amour" apparaissait dans des contextes marginaux: les coups de foudre, les aventures extraconjugales. Ce n'est qu'au XIIe siècle, avec les cours d'amour, qu'il est devenu un concept culturel. Mais aujourd'hui, grâce aux neurosciences, on comprend à quel point ces liens affectifs ont un impact biologique profond.
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Comment peut-on savoir si on est amoureux ou attaché?
Boris Cyrulnik: L'amour est un état de conscience extrême. Quand on est amoureux, on pense constamment à l'autre. On veut être avec lui, lui tenir la main, sans que ce soit forcément sexuel. C'est une forme d'emprise douce, une fusion. On devient "délicieusement prisonnier" de l'autre. Ce sentiment intense peut apparaître brusquement, comme un coup de foudre, mais il est souvent éphémère. L'attachement, à l'inverse, est un lien plus profond et plus discret. Il donne la confiance nécessaire pour se séparer temporairement, pour aller travailler, voyager, se développer. Il est à peine conscient. On est bien avec l'autre, mais on n'est pas dans l'obsession. L'idéal, c'est quand l'amour et l'attachement se rencontrent: au début, on est amoureux, on apprend l'autre par cœur, on développe une empathie extraordinaire. Puis, quand cette passion s'éteint, elle laisse place à un attachement plus stable, plus profond, qui peut durer toute une vie.
À quel moment de la vie se joue notre capacité à aimer?
Boris Cyrulnik: La prédisposition à l'amour commence très tôt. Des études sur des enfants isolés à la naissance ont montré que leur cerveau ne développe pas les circuits de la récompense, comme la dopamine, la sérotonine ou l'endorphine. Ils ne peuvent donc pas ressentir de plaisir à rencontrer l'autre, ni tomber amoureux. Le manque d'amour détruit ces capacités. Ils se balancent, s'auto-agressent, ne regardent pas dans les yeux, ne parlent pas. L'amour est un appel à l'altérité. S'il n'est pas là, l'enfant peut mourir.
Être amoureux ou attaché, est-ce bon pour la santé?
Boris Cyrulnik: Oui, profondément. L'amour, même s'il est parfois aveuglant, provoque une cascade biologique euphorisante. Les joues sont roses, les yeux brillants, la fatigue disparaît. On résiste mieux au froid, à la douleur. Parce que le cerveau stimule intensément le faisceau de la récompense, ce qui bloque temporairement les circuits de la punition. C'est un état extatique, un plan de bonheur intense. Mais cela peut aussi rendre aveugle aux signaux négatifs: on ne veut pas voir que l'autre se met en colère ou nous fait du mal.
À l'inverse, l'attachement est un puissant facteur de protection à long terme. Chez les personnes âgées, on observe que les couples qui restent attachés ont moins de maladies, moins de stress, plus d'activités intellectuelles. Même sans sexualité, ils continuent à se sécuriser mutuellement. L'attachement durable protège la santé, même jusqu'à 120 ans, notre potentiel biologique maximal.
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